Entre Rhône et Saône, Lyon s’est construite non pas malgré ses fleuves, mais bien grâce à eux. Depuis plus de deux mille ans, ces deux cours d’eau ont dicté les formes de la ville, guidé ses extensions, inspiré son architecture tout en lui imposant contraintes et menaces. À l’aide d’un entretien avec Michel Villard, historien, retour sur cette relation ancienne et complexe entre Lyon et ses fleuves.
Dès sa fondation en 43 av. J.-C., Lugdunum, future Lyon, s’installe à la confluence du Rhône et de la Saône. Ce choix stratégique assure un accès direct aux axes de commerce de l’Empire romain : la Saône, plus calme, permet de remonter vers le nord ; le Rhône ouvre la voie à la Méditerranée.
Les fleuves ne sont pas un simple décor, mais des moteurs économiques qui structurent la ville antique. Des quais, des entrepôts et des ports sont édifiés à Vaise et à Saint-Romain-en-Gal. On bâtit alors en bord d’eau, non par goût esthétique, mais pour répondre aux exigences logistiques du commerce fluvial.
L’empreinte médiévale : entre commerce et crues
Au Moyen Âge, les fleuves continuent de rythmer la vie urbaine. Le pont de la Guillotière, premier à enjamber le Rhône, devient un axe vital selon Michel Villard, historien spécialiste de l’histoire de Lyon : « Ce pont était tellement important que les seigneurs locaux y installaient un péage. On raconte même qu’il fut un temps surveillé par des hommes armés chargés de taxer les marchands ».
Mais les crues fréquentes, notamment celles du Rhône, ont obligé les habitants à adapter les architectures de leurs habitations : sur les rives, on élève les bâtiments sur plusieurs étages, avec des rez-de-chaussée utilitaires souvent sacrifiés aux inondations. La ville apprend à composer avec une nature capricieuse. Au final, les quartiers les plus anciens se développent sur les hauteurs, comme Fourvière ou à la Croix-Rousse, deux quartiers emblématiques de Lyon aujourd’hui.
Révolution industrielle : les fleuves au cœur du développement de Lyon
L’essor industriel des XVIIIe et XIXe siècles transforme en profondeur le visage de la ville. Les fleuves deviennent des artères logistiques, par lesquelles transitent charbon, bois, soieries. Une importance capitale selon Michel Villard : « On dit souvent que sans le Rhône, la soie n’aurait jamais quitté Lyon aussi vite. On peut le considérer comme le premier moyen de transport “express” ! »
Mais leur puissance doit être maîtrisée. Lyon se dote alors de quais en pierre, de digues et de ponts modernes. Ces aménagements permettent une urbanisation plus ambitieuse sur la presqu’île, vers la Guillotière ou Gerland. L’architecture s’adapte : les immeubles haussmanniens bordent désormais les quais, affirmant une nouvelle forme de majesté urbaine.
XXe siècle : l’abandon des berges, XXIe siècle : la reconquête
Le XXe siècle marque une rupture. L’essor du rail et de la route marginalise les voies fluviales. Les berges deviennent industrielles où sont abandonnées : « À cette époque, les Lyonnais évitaient les quais, perçus comme sales, dangereux et surtout inutiles. Certains quartiers, comme Gerland ou la Confluence, étaient considérés comme des nuissances et des zones mortes », déclare l’historien.
Il faut attendre les années 2000 pour que Lyon redécouvre le potentiel architectural et urbain de ses rives. Le réaménagement des Berges du Rhône, puis le projet Rives de Saône, transforment des zones grises en espaces de vie et de promenade. La ville se tourne à nouveau vers l’eau avec un regard neuf : mêlant urbanisme, écologie et bien-être.
Rhône et Saône : des fleuves tournés vers l’avenir
Aujourd’hui, Rhône et Saône sont à nouveau au cœur de la vie lyonnaise. Ils sont devenus des symboles patrimoniaux, mais aussi des espaces à protéger. La mémoire des crues, des métiers liés aux fleuves et de leur rôle historique refait surface.
Dans un contexte de changement climatique, les enjeux de qualité de l’eau, de biodiversité et de gestion durable prennent une importance croissante. Les Lyonnais se réapproprient leurs fleuves, non plus comme des axes utilitaires, mais comme des lieux de lien, d’histoire et d’avenir.
